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Portrait

Je suis née en 1949 à Casablanca où j'ai vécu jusqu'à l'âge de sept ans. Je vis aujourd'hui à Paris. C'est à l'enfant que j'ai été que je dois d'écrire aujourd'hui.
L'écriture est un retour merveilleux vers ce qu'on est profondément. Elle ne l'a pas toujours été. C'est-à-dire qu'il n'en était pas question. Sortir de soi, aller vers le monde et les gens, vivre, était bien plus important. Je l'ai longtemps évitée et longtemps dédaignée craignant qu'elle ne m'enferme, ne m'empêche et ne me cloître, lui préférant alors l'extérieur et l'étendue ouverte de la scène de théâtre. 

Or, contre toute attente,
plus je découvre la scène et ses vastes dimensions, plus je me rapproche de moi-même. Ainsi, c'est le théâtre qui me ramène à moi, et c'est là que plus tard je découvre l'écriture.

Parution

Passage du témoin
Autour de Jean-Pierre Sarrazac
Études Théâtrales 56-57/2013


Passage du témoin


U. www.christinamirjol.com
E. contact@christinamirjol.com

© Christina Mirjol 2011
Mentions légales





















































































































































Le petit chaperon rouge







Photo de moi en Becassine


Mickey


Les Contes d'Andersen


Alccols, Apollinaire



La prose du transsibérien













La chèvre de Monsieur Seguin














Les Misérables, Victor Hugo



Franz-Xaver Kroetz


Eugène Onéguine, Pouchkine



L'inondation, Zamiatine











Le Commis



L'écriture miniature, Walser



Vers  Haut de page


 Bécassine aux bains de mer     

Quand je suis en âge d'accepter qu'on ne déchire pas les livres, qu'on ne les piétine pas, qu'on ne les chiffonne ni ne les mâchonne, je réclame qu'on me lise une histoire. Toutefois, je ne consens à écouter Le petit chaperon rouge qu'à table ; ou plutôt je l'exige. À table. Quotidiennement. C'est ma condition pour que je mange. Ma mère obéit et je lui suis reconnaissante de comprendre à quel point cette demande est sérieuse. (Voir mon article au sujet de la lecture dans la revue
Agôn, Entendre la voix du conte, dans l'enquête "Des lectures, pour quoi faire ?").

À la même époque je découvre que la petite fille que je suis a des possibilités multiples de transformations avantageuses devant lesquelles les adultes s'ébahissent et font preuve d'attention redoublée. Bécassine est en somme mon premier souvenir de théâtre.
Je tente de reproduire en vain ultérieurement ces métamorphoses, tantôt en dansant à la fête du patronage, tantôt en chantant à la chorale de l'église ; ça n'intéresse personne.


Entre ma huitième et ma treizième année, mon intérêt pour la lecture est  aussi large que possible.
Ainsi, je raffole de Mickey que ma mère m'achète tous les jeudis. C'est mon journal, je collectionne les numéros et je les étale tous les matins sur mon dessus de lit bleu ciel comme des coussins. Personne ne comprend ce rituel. J'avoue que j'ai peine à donner moi-même une explication à ce décorum compulsif. Je choisis les plus belles couvertures et je suis très fière de montrer à mes camarades cette collection dont personne ne comprend l'éparpillement savant et décoratif.
En réalité, je suis impressionnée par Mickey mais c'est à Donald que je ressemble.


Je ne puis me rassasier des
Contes d'Andersen que je lis et relis inlassablement.

La chanson Mon beau sapin, roi des forêts, me fait pleurer, alors qu'on entonne le chant de Noël dans la classe, l'hiver de ma neuvième année. J'éprouve en chantant un mélange contradictoire de joie enfantine et de solitude devant le sapin sacrifié qui scintille sous mes yeux.
Dans ces mêmes années, une boule de mélancolie se promène dans mon corps qui grandit. Je recherche la tristesse des poèmes, la joie mélancolique de Charles d'Orléans dans Le temps a laissé son manteau. Mais c'est dans Les sapins de Guillaume Apollinaire que je pressens d'une manière presque organique ce que doit être le désespoir humain.

"Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent..."

C'est dans l'année de mes quatorze ans que m'apparaissent quelques-unes des préoccupations esthétiques de la littérature et que je découvre la joie qu'elle me procure. Le travail, l'art de l'écrivain, deviennent un nouvel axe de connaissance, et l'œuvre littéraire, qui flottait jusqu'alors comme une bonne odeur et n'avait pas d'autre contour que son périmètre narratif, subitement se déplie, m'ouvre un champ d'interprétations infini.
Je dois ce premier élan littéraire à Blaise Cendrars et à La Prose du Transsibérien que mon professeur de français, Madame Dupuis-de-Lôme, nous fait lire en classe. J'éprouve un plaisir incomparable à dire et à entendre la scansion sonore du poème, son rythme métaphorique.

Aujourd'hui, je me souviens de cet épisode comme d'un "eurêka". Tout ce qui a suivi, je le dois peut-être à cette divine rencontre entre ce professeur et moi, et à cet extraordinaire hasard qui me fait découvrir ce poème dans cette classe.
Mais je dois bien admettre qu'au-delà du hasard nos préférences opèrent. Aussi, ne suis-je pas tant surprise d'apprendre quelques années plus tard combien l'année 1913, date de publication de À la recherche du temps perdu,
de Alcools et de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, constitue un bouleversement dans le tournant du siècle et de la modernité.

La lecture me devient nécessaire. Je n'éprouve pas de plus belle solitude qu'en compagnie de tel livre qui ouvre ma petite chambre à la foule. Je perds ce bonheur toutefois durant les affres et les liesses de l'adolescence, égarée en ses montagnes vertigineuses.

Ma mère était institutrice et nous vivions dans des écoles. Lorsque je deviens moi-même institutrice et que j'entre pour la première fois dans ma classe, je reconnais l'odeur rassurante de la gomme et de l'encre, mon environnement familial
. Il me faut des années pour oser m'affranchir du seuil de ma maison, sans doute assez aimant, assez accueillant et tranquille, pour que le monde s'arrête là.
Je me souviens
de mon plaisir naturel d'être auprès des enfants auxquels il faut apprendre à lire et à écrire. J'entends encore leur joie s'exprimer devant le déchiffrement des syllabes et leur hâte enjouée devant la lecture des phrases au tableau ; mais j'entends aussi les ânonnements de quelques élèves à la traîne, leur inquiétude bientôt devant un mot nouveau et le désarroi qui s'ensuit au bout de quelques lignes.
Je lis à la classe La chèvre de Monsieur Seguin. Je vois bien à quel point le conte rassemble les enfants et combien tout le monde tire un réconfort de cette narration.

Lire un conte à autrui, des textes de théâtre, ou aujourd'hui mes propres textes, me procure suffisamment de bien-être pour que j'y voie le besoin d'exprimer par la voix mes écrits. Ceux-ci, hors les textes de théâtre, n'ont a priori nul besoin d'une voix pour exister. Or je désire les lire. Je désire qu'on entende ce qui est écrit.

Du plus lointain passé que je me souvienne je n'ai pas la parole aisée. Pourtant, on m'affirme tout le contraire : j'étais, disent-ils, une petite fille qui parlait beaucoup, facilement et comme une adulte. Je n'en ai aucun souvenir, et  "comme une adulte" surtout me paraît suspect, exagéré de toute façon. Je me souviens que je suis timide et que je bafouille, que je ne peux pas faire sortir le noyau de parole qui m'étouffe.

En mon adolescence,
pour ne pas être vue d'un groupe de personnes attablées à une terrasse de café, je suis capable de faire un détour considérable. Est-ce que je connais ces gens ? Même pas. Qu'est-ce que je ne veux pas montrer de si visiblement illégitime ? Je préfère ainsi interrompre des études auxquelles je suis promise tant la douleur de retrouver mes condisciples près desquels je me sens minuscule me mine. Un îlot de bonheur toutefois se détache de ces moments arides : Les Misérables dans la classe de Guy Rosa au département Lettres et arts de Jussieu.
Ce n'est que vingt ans plus tard que je peux côtoyer à égalité les étudiants de l'Institut d'études théâtrales de Paris III et passer ma maîtrise. J'associe L'adresse au public dans les oeuvres dramatiques contemporaines à une "plus grande présence". Je m'inscris dans l'atelier d'écriture de Jean-Pierre Sarrazac qui quinze ans plus tard deviendra mon mari. Je m'inscris si tardivement que je ne suis pas la bienvenue, l'atelier est déjà saturé d'étudiants. On m'incite à choisir une autre classe. Non. C'est là que je veux aller, pas ailleurs. Je ne connais ce professeur ni d'Eve ni d'Adam.

Je tombe en arrêt devant la langue délabrée de Franz-Xaver Kroetz dans Haute Autriche.
Or voici ce qu'il dit de ses trois pièces réunies aux éditions de l'Arche :

"J'ai voulu briser une convention théâtrale qui est non réaliste : la loquacité. Ce qui caractérise le plus nettement le comportement de mes personnages, c'est le mutisme, car leur langage ne fonctionne pas. Ils n'ont aucune bonne volonté. Leurs problèmes remontent si loin et sont si loin de trouver une solution qu'ils ne sont plus en mesure de les exprimer par les mots."



  Les frères Karamazov                       


Dans le silence de la lecture et la fièvre des questions, ma confuse effervescence aussitôt se tranquillise. Affronter les espaces inconnus et ingrats redevient semble-t-il possibl
e. Là où je suis muette sur bien des choses, le livre prend en charge ma parole disloquée et l'ordonne.
Qui ne voudrait habiter dans toutes les langues quand il lit Pessoa, Melville, Borges ou Virginia Woolf ? Selma Lagerlöf ou Kafka ? Par chance nous avons Flaubert et Rimbaud, Moralités légendaires de Jules Laforgue, nous avons Michaux... J'écoute le livre et sa singulière mélodie, tantôt admirative des prouesses de la langue, tantôt enthousiasmée par telle belle traduction, si problématique soit-elle. J'entends toute la littérature russe comme une polyphonie succédant au génie fondateur de Pouchkine et à la clarté de son œuvre sublimement tournée vers la quotidienneté. Gogol, Dostoïevski, Tchekhov, Boulgakov, Harms ou Zamiatine, hantent ma bibliothèque. Dire ainsi mon admiration devant L'inondation et le raffinement de Zamiatine, son art consommé de l'ellipse, mon émerveillement quand il tire de ce très court roman - de sa maigreur même devrais-je dire - un flot langagier tel qu'il submerge le lecteur à chaque page.

De Robert Walser je lis Les enfants Tanner il y a des années de cela et je n'en ai aucun souvenir. Comment expliquer que plus tard - bien plus tard - j'entre de nouveau dans Walser par Le Commis, puis par L'institut Benjamenta, puis par son œuvre immense dans laquelle je chemine comme dans des milliers d'îles, et que j'y  retrouve ce que je ne cherchais pas : une terre natale ?


 
La Promenade, Walser           


Je commence à vouloir écrire en 1999, j'ai déjà 50 ans. Je n'ai presque pas vu ces années passer, je ne me sens aucun âge, ou peut-être les ai-je tous à la fois. Soit, je n'écris pas à partir d'aujourd'hui mais d'hier, et je ressens hier  comme un présent global, qui demeure, qui persiste, aussi étiré et couvrant qu'insondable et discontinu.
Ce ne sont pas seulement les quelques morceaux épars d'écriture que je livre à la scène qui m'y poussent, et paradoxalement ce n'est pas l'écriture. C'est quelque chose de plus lointain, qui se passe bien avant, au temps de la parole, de la tragique naissance des mots et de leur fatal effondrement.
Ecrire pour parler, encore parler, parler et faire parler, faire entendre des voix appelées à s'éteindre, je ne saurais donner une plus exacte définition à mon acte d'écrire.

    Dernière mise à jour Août 2017